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Le chercheur et son côté humain







Avant de commencer je voudrais me présenter. Je suis chercheuse en Astrophysique et tout ce que je veux partager avec vous dans cet article ce n’est que mes idées et opinions personnelles, construites à partir de ma propre expérience et de mon ressenti. Je ne souhaite donc pas faire de généralité. Je veux parler d’une situation qui me tient à cœur et qui me rend triste, qui touche de plus en plus de chercheurs (tout en n’étant pas la norme, heureusement !).

Je profite aussi de cette petite introduction pour dire que le sujet dont je parle ici n’est pas propre au métier de chercheur, vous pourrez vous-même remarquer les similitudes avec d’autres métiers. Je pense que cela est dû au rythme et au fonctionnement de notre société moderne.

Je souhaite préciser que j’utiliserai tout au long de la rédaction le terme masculin pour faire référence aussi bien aux chercheurs hommes que femmes.

 Le chercheur, a-t-il le droit d’être humain ?

C’est une question qui peut paraître bête, mais que je me pose moi-même en raison de ma propre expérience dans le monde de la recherche et des discussions avec mes collègues et amis. Parmi les chercheurs que j’ai croisés dans ma vie, qu’ils soient en formation ou déjà en poste, un nombre considérable montre une déception profonde et un manque de motivation grandissant, ce qui dans certains cas les amène à quitter la recherche. Ce sont des passionnés de la science dont certains avaient pour rêve de dédier leur vie à la recherche. J’ai connu des magnifiques chercheurs qui sont partis et de mon point de vue, cela suppose une perte énorme non seulement pour la recherche, mais aussi pour la société. Bien évidemment, comme je l’ai déjà mentionné dans l’introduction, ceci n’est pas le cas général, car beaucoup de chercheurs sont épanouis dans leur poste.

J’ai voulu parler de ce problème parce que je trouve que c’est un sujet peu connu. On s’intéresse plutôt à la perte de motivation des étudiants, mais en ce qui concerne les chercheurs, le sujet reste « une discussion de café » : on plaisante sur la dureté de la vie du chercheur comme si l’on n’y pouvait rien, alors que, s’il y a quelque chose qui tue la passion et la joie de ces personnes, extrêmement bien préparées et brillantes, cela voudrait bien dire que le sujet est grave et qu’il y a un problème quelque part.

De mon point de vue, le problème vient du paradigme éducatif actuel et des exigences de notre société. Je vais dans un premier temps approfondir la description de la situation telle que je la vois et je reprendrai l’aspect éducation à la fin. Je parlerai de « humanisation » et « déshumanisation » des chercheurs parce que j’ai l’impression qu’ils ont renoncé à ce qui les rend humains pour pouvoir continuer dans ce métier, et que ceci est la raison principale de leur tristesse et de leur déception, même si la plupart d’entre eux ne s’en aperçoivent pas.

 Facteurs de déshumanisation 

En gardant toujours en tête que chaque personne est un monde et qu’il ne s’agit donc pas de généraliser, j’aimerais identifier deux types de causes : externes et internes au chercheur lui-même.

- Externes : La concurrence accrue dans le métier. Un jeune chercheur, s’il veut avoir une chance de toucher le rêve de construire une vie (s’installer, avoir une famille, des amis...) en faisant ce qu’il aime le plus, doit sacrifier sa jeunesse en travaillant un minimum de 10h par jour et doit changer de pays tous les deux ans, ce qui rend très difficile de créer et de maintenir des relations personnelles. Par ailleurs, dans la recherche on pousse tout jeune chercheur à devenir directeur de projet ou chercheur principal d’un groupe de recherche. Si à 35 ans il n’a pas réussi à le faire, il n’a plus de futur dans le métier, car il sera très difficilement retenu pour des postes postdoctorals (postes CCD de recherche pour l’après-doctorat), réservés aux « jeunes chercheurs ». Est-il logique de demander à tout le monde d’être chef ? Pour moi, cela crée un vrai problème.

Pour avoir une chance, un jeune chercheur doit devenir ultra-performant, sans droit à l’erreur ni à l’échec et oublier ses sentiments et ses désirs en tant que personne. La plupart ne prendra jamais de risque, son travail de recherche se fera sur un sujet dont on sait déjà à l’avance qu’il va aboutir. Je vous donne comme exemple de cette situation extrêmement exigeante une lettre récemment envoyée par le comité académique d’une université américaine à ses étudiants en thèse, dans le programme d’Astrophysique. Dans cette lettre, on « suggérait » aux étudiants de travailler entre 80 et 100 heures par semaine (voir le blog d’Ethan Siegel [1], où vous trouverez aussi une appréciation très intéressante sur le sujet). Cette lettre, fortement critiquée, a mis en évidence la pression psychologique subie déjà dans la période de thèse.

Cette forte concurrence est aussi présente lorsque elle s’applique directement entre les équipes et qui fait que, dans certains cas, le leader d’un groupe de travail entrave l’avancement de la recherche d’un autre groupe. Un état d’esprit tout à fait à l’opposé de ce qui, pour moi, est la recherche : un objectif commun de faire avancer l’état des connaissances pour le bien de l’humanité.

- Internes : Le modèle de pensée de ces jeunes chercheurs, évidement influencé par la pensée de la société et de leurs professeurs. Aujourd’hui dans le monde de la science tout ce qui n’est pas purement scientifique est considéré comme ne méritant pas notre attention. Certains sujet peuvent susciter même de l’aversion. Les jeunes étudiants en science se sentent rarement attirés par l’histoire, la philosophie, l’étique, la religion ou la spiritualité. En tant qu’être humain il est difficile d’éviter certains questionnements sur les aspects de la vie : « D’où venons-nous ? » « Quel est notre objectif dans la vie ? » « Pourquoi sommes-nous ici ? », parmi beaucoup d’autres. Sans rentrer trop dans le détail, je trouve pertinent de rappeler que c’est en se posant ce genre de question que la science a surgi. Les grands penseurs grecs ont voulu répondre aux grands questionnements de la vie, d’abord d’une manière plutôt philosophique, puis se servant de l’expérimentation plus tard. À mon avis, un scientifique qui ne se pose pas de question fondamentale sur son travail et sa motivation, est en train de perde une partie de sa nature humaine et agit comme un robot suivant une programmation prédéfinie. À ce propos, je trouve très juste la citation d’Oscar Niemeyer, architecte brésilien (1907-2012), que je traduirais comme suit : « Toute école supérieure devrait offrir des cours de philosophie et d’histoire. Nous pourrions ainsi dépasser le rôle du spécialiste pour avoir des professionnels avec la capacité de parler sur la vie » ; ainsi que celle d’Hudson (cité par Ebiana Marey [2]) qui dit : « L’objectivité de la science est assurée non pas parce que l’on demande aux individus de ne pas avoir des préférences ou des intérêts personnels, mais bien parce que l’on insiste sur des hypothèses ouvertes à la constatation expérimentale et disponibles à la critique des autres ».

 Impact de la déshumanisation

- Impact sur la personne elle-même : Malgré la passion que l’on peut avoir pour un travail, en particulier pour la science, toute personne a besoin de relations humaines, notamment amis et famille. La recherche telle qu’elle est structurée aujourd’hui permet rarement d’envisager ce type de vie avant d’avoir un poste permanent. Par conséquence, les relations que beaucoup de jeunes postdoc ont sont peu satisfaisantes, ce qui amène certains d’entre eux au découragement, à se questionner par rapport à la recherche en tant que choix de vie, et même parfois à la dépression. Cela aura évidement des conséquences sur leur travail.

Souvent, le chercheur est dans un rythme de travail tellement chargé qu’il n’a pas le temps de s’arrêter pour se poser les questions qui lui permettraient de faire une recherche plus en accord avec ses envies, et il ressent une frustration qu’il ne remet même pas en cause. Par ailleurs, ils sont régulièrement obligés à faire de l’enseignement, alors que beaucoup d’entre eux n’en veulent pas. D’un autre côté, un chercheur directeur de projet fait beaucoup d’administratif et de management, donc très peu de recherche. Pour tenir moralement et psychologiquement, ils « se déshumanise », ils se déconnectent d’eux-mêmes et cherchent à répondre mécaniquement aux attentes de la société.

- Impact sur le travail : N’importe quel métier qui ne peut pas se faire de façon automatique, qui demande à réfléchir et de la concentration presque en permanence, ne peut être fait qu’avec de la motivation.

Si le chercheur se déshumanise cela aura aussi un impact important dans la qualité de sa recherche. Je ne veux pas dire qu’il ne pourra pas faire une recherche de qualité, mais qu’il pourrait sûrement mieux faire, et moins souffrir. Réfléchissons deux secondes. Quelles sont les qualités qui définissent un bon chercheur ? Principalement la curiosité, le non-conformisme, la soif d’apprendre, le plaisir du challenge pour aller toujours plus loin, dans l’inconnu. Pour atteindre son but, il a besoin de tout son esprit critique, de sa créativité, d’innover et de faire de l’art (même si traditionnellement celui-ci est considéré comme étant à l’opposé de la science). Tout cela se trouve au plus profond de l’être du chercheur, et toutes ces qualités sont liées à sa partie la plus humaine. Le fait de s’exprimer librement lui permettra de se sentir vivant, ému par ses découvertes et ses résultats. Il en sera heureux, remotivé par son travail, ce qui fera de lui justement, un meilleur chercheur. Bertrand Nogarede, électrodynamicien [3] a dit : “Avouons-nous : un chercheur qui trouve c’est en général un chercheur qui s’amuse bien”.

 Impact sur l’éducation et formation des futurs chercheurs.

Comment un professeur qui manque de motivation pourrait-il transmettre de la passion pour la science ? Quelle envie de faire de la recherche pourrait-il transmettre en acceptant une situation qui le rend triste et malheureux dans sa vie ?

D’un autre côté, qu’est-ce qu’il en est pour les professeurs bel et bien motivés ? J’ai trouvé, sur internet, quelques discussions très intéressantes sur le manque de motivation des étudiants en sciences, notamment à l’université, menés par des professeurs passionnés qui se soucient de leurs étudiants (les différentes références données dans la bibliographie et la bibliographie additionnelle). Même Einstein ou Darwin admettaient s’ennuyer en cours. À mon avis, le système éducatif actuel est, d’un côté, très axé sur l’acquisition de concepts techniques, et de l’autre, il crée des scientifiques « standard » qui font tous la même chose, de la même façon. Cela nous amène à perdre ce qui a caractérisé la science depuis les grands penseurs : originalité, innovation, différence. La plupart des scientifiques qui ont apporté des grandes découvertes étaient « hors norme ». Aujourd’hui tout ce qui est différent est étouffé. Dans les textes que j’ai trouvés, les auteurs arrivent à la conclusion que pour motiver les étudiants il est important de transmettre plutôt l’esprit scientifique que les concepts purement techniques. Je partage pleinement cette idée. Éduquer les enfants dans un esprit scientifique leur permettra de s’épanouir en tant que citoyens, avec un esprit critique et curieux qui les amènera à se questionner sans peur sur la vie. Pleinement confiants, ils utiliseront leurs capacités intellectuelles au service d’eux-mêmes et de la société. En général, mais plus particulièrement pour ceux qui suivront un parcours scientifique, ils sauront demander à leurs professeurs une formation de qualité, ce qui j’espère changera petit à petit le système éducatif.

Une réflexion mentionnée dans ces textes, que je trouve très appropriée, est celle des valeurs : Quelles sont les valeurs que nous voulons transmettre aux enfants ? Comment le faire avec un cours ou activité particulière ? Quelles valeurs voulons-nous transmettre à travers la science ? Je pense que cette réflexion doit être menée par tous les comités éducatifs, mais aussi par tous les parents, professeurs ou personnes qui travaillent avec des enfants. María Isabel Fernández Parra [4], dans le contexte d’une matière universitaire, fait la réflexion suivante : « Est-ce que cette matière pourrait-elle contribuer à la formation de professionnels compétents avec des valeurs humanistes, éthiques et esthétiques, engagés avec la construction d’un monde meilleur ? ». Pour moi, ce type de réflexion fondamentale est à faire pour toute transmission de connaissances que nous voudrons faire aux enfants. Cette auteur dit aussi : « La formation intégrale des professionnels, au delà de la simple acquisition et accumulation de connaissances et capacités cognitives, est un challenge dans l’éducation supérieure dans l’actualité ».

 Appréciations finales

Malgré ce qui peut paraître se dégager de ce texte, je suis optimiste. Il est vrai que je suis inquiète par la situation décrite, mais je suis convaincue qu’il y aura de plus en plus de discussions à ce propos qui aideront à changer la façon d’appréhender le sujet. D’un autre côté, il n’y a pas que des chercheurs déprimés ! Et les jeunes chercheurs choisissent de plus en plus de remplir leur vie avec d’autres activités par plaisir personnel, mais aussi avec la conscience que cela va les aider à être des meilleurs chercheurs. Je trouve que ces activités donnent au chercheur un point de vue complètement différent pour affronter les problèmes qu’il trouve. L’interaction avec d’autres professionnels, scientifiques ou pas, est aussi une source de richesse très précieuse. Il s’agit, finalement, je crois, d’être tout simplement soi-même. La société semble être en train de changer pour redonner de l’importance et de la valeur à chaque être individuel avec ses caractéristiques particulières.

Je pense que nous ne devons pas oublier que le développement de la science et de la technologie doit aller de paire avec le développement personnel. Dans ce sens-là, le dialogue entre la recherche et la société, interrompu je pense, ces derniers temps, doit être rétabli. Les chercheurs doivent se poser la question : « En quoi ma recherche est-elle utile pour moi et pour la société ? » « Quels sont les besoins de cette société aujourd’hui ? »... [5]. Sur internet j’ai lu une phrase qui m’a beaucoup plu : « Pour qu’une civilisation scientifique soit une bonne civilisation, il est nécessaire que l’augmentation de connaissances soit accompagnée d’une augmentation de sagesse ».

Pour finir, je pense qu’il est important d’implémenter cet esprit scientifique dans l’éducation des enfants, qu’ils veuillent suivre un parcours scientifique ou pas. À ce propos « Objectif Sciences International » fait un travail innovateur en proposant, par exemple, le programme « vacances scientifiques » et des activités en collaboration avec les professeurs et les écoles. Au delà des actions et projets menés au sein de l’organisation, je me demande quel genre d’activités pourrait-on proposer au sein de la société pour aller encore plus loin. Je pense par exemple à étendre ce genre d’activités à des étudiants universitaires de première année qui ont, eux aussi, besoin d’avoir une nouvelle approche de la recherche.


Bibliographie additionnelle :

Ben-David, Joseph, 1974, Mexico, El papel de los cientifícos en la sociedad :Un estudio comparativo. Editorial Trillas


[1] Blog d’Ethan Siegel, Hey, Physics & Astronomy Professors ? This Is Not Okay ! Publié le 10 octobre 2012 : http://scienceblogs.com/startswitha...

[2] Ebiana Marey, (n.d), La motivación en el aprendizaje de las ciencias. Texte récupéré depuis : http://www.escolares.com.ar/tecnolo...

[3] Bertrand Nogarede, 2006 dans la série video Ils ont choisi la recherche : Bertrand Nogarede, électrodynamicien. Produite par CNRS Images, Réalisateur : Serelle, Jean-Marc, Directeur de collection : Henry, Jean-Jacques. Récupéré depuis : http://videotheque.cnrs.fr/doc=1805

[4] María Isabel Fernández Parra, 2007, Puede contribuir la enseñanza de la refrigeración a la formación de valores ?, Communication présentée à : IV Congresso Ibérico, II Congreso Iberoamericano de Ciências e Técnicas do Frio, CYTEF-2207

[5] Bruno Latour, 2001, Le métier de chercheur, regard d’un anthropologue : Une conférence-débat à l’INRA, Paris, le 22 septembre 1994, Institut National de la Recherche Agronomique



Vanessa Agra-Amboage,
date de publication : 7 mars 2013,
date de dernière mise à jour : 7 mars 2013


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